Galerie Guigon

Katia KRIEF


PARIS 1964 -

Variations autour du vide
En 1921 (ou 1922 selon d’autres sources) le cinéaste russe Lev Koulechov a filmé Ivan Mosjoukine, le célèbre acteur soviétique en gros plan, le regard dirigé vers le hors-champ, une expression volontairement neutre. Koulechov juxtaposa à ce visage inexpressif trois plans représentant successivement une assiette de soupe sur une table, une jeune femme morte gisant dans un cercueil ou encore une fillette en train de jouer. Confrontés à ces trois montages différents, les spectateurs admirèrent le savoir-faire de Mosjoukine qui, selon eux, savait merveilleusement exprimer l’appétit, la tristesse ou la tendresse. Autrement dit, il suffit de peu pour infléchir une image, pour lui faire dire des choses différentes, voire opposées. On peut douter que cette même expérience réalisée avec les visages figés de Katia Krief eût donné des résultats probants. Et pourtant, adressée au spectateur, cette partie du corps raconte inévitablement des histoires. Plus précisément, elle incite le spectateur à se raconter des histoires. En effet, la rencontre avec un visage débouche toujours sur la présence de l'autre, accompagnée d’informations qui en orientent la lecture. On le sait, le visage reste un sujet avec lequel s’établit une relation interpersonnelle et non pas un rapport d’objet. Tout laisse à penser que les personnages de Krief ignorent cette particularité et qu’ils font de leur mieux (ou l’inverse) pour éviter ce dialogue. Figés dans une position frontale, regard grave, hypnotique, les traits réduits à l’essentiel, ils semblent comme enfermés dans un monde à part et inaccessible. Ces fillettes réussissent un exploit : les yeux éteints, elle nous fixent sans nous regarder. En vérité, parler de ces images n’est pas une tâche facile, tant elles s’obstinent à garder le silence. Silence qui se prolonge par des cadres dénudés qui n’offrent pratiquement aucun détail pour situer le lieu où évoluent ces êtres uniformes, seulement différentiables par le vêtement (ou le costume ?) qu’ils portent. Il faut s’approcher, scruter leurs visages, pour avoir le sentiment (l’illusion ?) qu’on peut distinguer les uns des autres. Des personnages ? Des fillettes ? Sont-ils vraiment des être humains ? Peut-être ces modèles inexpressifs de Krief sont-ils plutôt des poupées que l’artiste manie à sa guise, et dont elle modifie l’apparence en leur ajoutant des attributs divers, une coiffe (de mariage ?), une robe verdâtre ou tachée de rouge, un enfant ou une autre poupée, un cheval à bascule… Cependant, ces poupées n’ont rien à voir avec le monde magique des petites filles. A la différence des jouets dociles qu’on connaît, qui se plient aux désirs de leur propriétaire, elles ont un corps rigide qui évoque les pantins. Rien de spectaculaire dans leurs postures et pourtant elles sont incongrues, incompréhensibles, et résistent à toute codification. Elles sont simplement là, campées dans une attitude presque autiste, figures d'absorption détachées de toute réalité. Sans se plaindre de la position incommode que leur attribue l’artiste, ces « acteurs » semblent insensibles à leur destin. Le silence, le temps suspendu, l'immobilisation de ces personnages, tout cela rappelle le moment qui précède la représentation. Mais chez Krief, la représentation n’aura pas lieu. Représentation toutefois, car isolées ou groupées (ou plutôt juxtaposées, elles sont plus côte à côte qu’ensemble), souvent costumées, ces figures ont l’air de poser. Une troupe théâtrale ? Une chorale étrange et muette dont il n’échappe aucun son malgré ou à cause de ces trous noirs que sont les bouches arrondies et ouvertes? Ou encore des êtres réunis pour un portrait de groupe, une photo de classe, juste avant que le photographe n’appuie sur le bouton de son appareil. Quoi qu’il en soit, ce sont de mauvais acteurs qui n’ont pas appris le Paradoxe sur le comédien de Diderot. Au lieu de s’adapter aux divers rôles que leur confie le metteur en scène (jeune fille avant son mariage, fillette jouant avec sa poupée), ils gardent toujours la même expression, celle qui trahit l'aspect artificiel de leur pose. Pour le spectateur adulte que nous sommes (même les garçons, avouons-le), ces « poupées » n’offrent aucune illusion sur l’innocence prétendue de ce paradis perdu qu’est l’enfance. Face à ces personnages fragiles et absents à la fois, l’inquiétude qui nous saisit, est-elle la leur, est-elle la nôtre ?

ITZHAK GOLDBERG

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